Les éco-villages : une utopie concrète ?

Il y a quelques jours, j’étais frappée par la réflexion d’un de mes professeurs. En lisant les mots que je reliais au terme « écovillage » il s’est exclamé : « Mais, en fait, tu veux parler de l’utopie ! ». Pourquoi une telle structure serait-elle une « utopie » ? Pourquoi cette idée serait-elle inatteignable ? Moi, je veux croire en cette réalité. Parce qu’elle me plaît. Je me suis donc mis en quête de mon utopie concrète. En 3 étapes, en une journée. Et mon professeur n’avait peut-être pas tout à fait tort… Je me suis rendue compte que ce n’est pas si évident de créer un lieu alternatif qui tienne dans la durée.

Etape 1. Il est 8h30 et je prends la route vers le sud. C’est dur de quitter la ville pour la campagne. Comme si l’utopie voulait rester fidèle à elle-même, comme si Angoulême voulait me retenir dans ses dédales. J’erre, tourne et retourne. La pluie tombe à grosse gouttes, obligeant les essuies-glaces à danser la gigue de manière effrénée. Enfin, j’arrive dans un petit coin de paradis : le hameau de la Brousse, à Sers où s’est installée l’association Ciel Ouvert. A travers la fumée humide du crachin, je distingue de jolies maisons, au toit en tuiles et aux douces pierres blanches, le tout sur une carrière de pierre. Ici l’art et la nature s’entremêlent. Les cabanes en bois côtoient les sculptures en acier. Les tags flirtent avec les eaux. Les légumes avec des bidons de peinture. Un petit chemin qui monte, quelques cactus, des tables de jardin, une grande maison. J’entre chez Michel et Hélène, anciens parisiens, devenus propriétaires de ce domaine de 25 hectares il y a une vingtaine d’années. Elle est peintre, il est sculpteur. Il leur a fallu batailler dur contre les «Ca ne marchera jamais ! » de leurs amis parisiens, pour venir s’installer dans ce hameau en ruine. L’objectif était d’en faire une résidence artistique aux convictions écologiques : habitat passif, potager biologique pour fournir des légumes aux habitants et structure communautaire. Une quinzaine d’artistes habite ces grandes maisons qu’ils ont rénovées eux-même. 8 mois par an, des Wwoofeurs (volontaires travaillant en agriculture en échange du gite et du couvert) entretiennent le potager en permaculture, des festivals et expositions rythment la vie du lieu. Mais comment tout ce petit monde peut-il s’entendre ? Comment créer une communauté d’aspirations commune sans qu’elle n’explose au bout de quelques mois, sans que les individualités se percutent, s’électrisent et se séparent. Comme un nouveau big-bang. La solution est simple : Michel et Hélène choisissent leurs locataires en fonction de leurs points communs : esthétiques, artistiques, écologiques. Effectivement, les conflits sont évités. Mais doit-on nécessairement se réunir entre pairs pour s’entendre ? Je m’interroge et traversant les herbes perlées de pluie. J’ai les pieds mouillés. Je m’en vais.

Ma seconde étape me fait tourner de l’autre côté de la boussole. Je file à l’ouest d’Angoulême et rejoins un petit hameau : les Pellières, perdu entre Hiersac et Saint-Simeux. Derrière les maisons neuves, je découvre une grande bâtisse auprès de laquelle dort une caravane. Quelques herbes folles, du lierre qui court sur le mur. De dehors, c’est grand, mais ça paie pas de mine. Dedans, une ambiance chaleureuse m’accueille. Ça doit être les murs teintés de terre brune et ocre. Un petit four, encore en terre orne la cuisine. Dans la salle à manger une longue table en bois jouxtée par une bibliothèque remplie de livres avec pleins de photos de maisons : des maisons aux courbes généreuses, aux matériaux nobles, aux techniques originales. André, avec son léger accent hollandais, m’explique qu’il anime des chantiers participatifs. Il utilise la paille, la terre et la chaux. Construire, déconstruire, le directeur de La Maison en paille connaît et ça lui plaît. D’ailleurs, c’est sa maison qui en fait les frais. Elle est en évolution permanente : les cloisons de placo bougent et changent de couleur, la terrasse est démontée et remontée, une pergola en bois arrondi repose à l’extérieur, à peine achevée. La communauté, il la vit bien quand elle n’est que ponctuelle. Les semaines d’atelier, il accueille des personnes des 4 coins de la France. Une fois ses hôtes repartis, il savoure sa solitude. L’idée des écovillages lui plaît mais il n’y pense pas sérieusement. Encore fragilisé par son récent divorce, il m’interpelle sur un point : comment faire pour que s’entendent les individus ? Comment faire pour que s’harmonise un groupe, alors que c’est déjà si difficile de maintenir son couple et d’être en harmonie avec soi-même ? Après avoir englouti quelques tartines et un verre de vin, je reprends la route.

3è étape : je quitte la matière et la terre pour le monde de l’esprit et des théories. Je rejoins Angoulême et une autre forme de village communautaire : internet. Michel a le regard vif, la pédagogie du prof de sciences éco qu’il était, et la curiosité du jeune retraité. Expert des concepts de la décroissance et des écovillages, il publie quotidiennement des articles sur son blog associé au journal Le Monde et sur son site Biosphère. Nous nous installons dans son bureau devant son ordinateur, au 1er étage. A gauche, près de la fenêtre, sa bibliothèque regorge de livres verts. Il me partage ses récentes lectures sur les communautés de transition. Les communautés de transition ? Des sociétés alternatives émanant d’un groupe de personnes et situées quelque part entre l’Etat et l’individu. Des structures résilientes, c’est à dire, capables de s’adapter à un univers hostile, un monde sans pétrole et sans électricité. Sans le formuler de la sorte, je découvre que mes deux précédents interlocuteurs embrassaient ce concept, ou du moins en partie : en tentant d’être auto-suffisants de manière alimentaire pour le premier, en construisant son lieu de vie pour le deuxième. Mais une nouvelle fois, la même question : quel type de relationnel créer pour que ces communautés de transition fonctionnent ?Comment faire pousser des structures conviviales et durables ? Je redescends les escaliers, un livre sous le bras : Les Ecovillages, de Jonathan Dawson (2006).

Je n’en suis qu’au début. Un éco-village doit répondre aux besoins suivantes : se loger,se nourrir, se déplacer, avoir une activité. Mais cela n’est possible que grâce à un ciment solide qui repose sur les interactions entre les gens. « On arrivera jamais à l’autosuffisance, c’est un rêve inatteignable« , me disait mon premier interlocuteur. La tâche est immense, je me lance le défi de continuer à croire en mon utopie.